Texte de l’anarchiste Giannis Dimitrakis

Le 2 août, environ 45 flics de diverses unités de police ont envahi la place d’Exarchia, arrêtant l’anarchiste Giannis Dimitrakis dans un bar dans la rue Tsamadou où il prenait son café, le transférant ensuite au quartier général de la police d’Athènes. Le compagnon fut relâché après plusieurs heures. Voici un texte qu’il a écrit le jour suivant sa détention :

 

 

Cet incident ne va sûrement pas surprendre beaucoup de gens – de tels incidents étant devenus une composante de la vie quotidienne qui est pleine d’événements similaires.

Bien sûr je me réfère à encore un incident de violence et de répression, assez agressifs envers moi, qui est une conséquence de l’activité en augmentation des bandes fascistes et des unités à moto DELTA et DIAS dans le centre d’Athènes, mais aussi à jusqu’où le long bras de la loi peut t’atteindre.

L’histoire a des traits hautement vindicatifs. Alors que mon enlèvement dans un café de la place d’Exarchia le 2 août 2012 était censé être une détention préventive “typique” et un contrôle d’identité comme les flics l’ont eux-mêmes prétendu, finalement, dès que nous nous sommes éloignés des regards familiers et retrouvés dans des allées peu fréquentées du coin, il est devenu clair qu’il s’agissait d’anciennes dettes à payer.

Non pas une certaine somme d’argent que je leur devais, mais, apparemment, plus un prix particulier que je devais payer parce que je suis un anarchiste et encore plus – selon eux – une personne qui tire sur les officiers de police.

Donc, exerçant leurs insultes les plus vulgaires et menaces sur moi, une horde des Tagmatasfalites [1] contemporains, couverts par l’État, a cantonné au coin des rues Vassileos Irakleiou et Bouboulinas sous la protection d’une escouade de police anti-émeute [MAT] qui campe quotidiennement là, attendant un véhicule de la police pour m’emmener au quartier général de la police d’Athènes [GADA].

Et si la procédure s’est déroulée plus ou moins de la façon habituelle jusqu’à ce moment, l’usage de violence physique dans de larges proportions et alors que mes mains étaient attachées dans mon dos durant les trois heures de ma détention dans les couloirs de GADA a transformé la scène en épisode de cannibalisme violent digne de la réputation qui précède les bataillons de sécurité.

Et si je me réfère fréquemment à ces forces de répression spécifiques –et à d’autres- en tant que “bataillons de sécurité”, ce n’est pas parce que j’ai l’intention de stimuler le sentiment de quelques personnes en ravivant les images d’atrocités du passé, mais parce que d’un côté ils agissent en fait de la même manière que ces sujets honnis et que, d’un autre côté, ce sont eux qui ont constamment reproduit le sujet de la Guerre Civile de 1946-49 avec leurs répliques.

La 9ème division de bataillons de Commandos de Montagne (LOK) de l’Armée Nationale a paradé devant nous, une division responsable de plusieurs massacres contre les guérillas et d’autres dans la période 1946-49. Grammos et Vitsi aussi comme lieux de défaite écrasant de l’Armée Démocratique [2]. Des références à leur rôle paraétatique et leur action primée -et donc pas véritablement incontrôlable- sont faites avec beaucoup de fierté, etc.

Des détails idiots qui reflètent néanmoins le contexte de polarisation en augmentation qui existe aujourd’hui dans la société mais aussi comment cette polarisation – sans exclure, bien sûr, le facteur subjectif – conduit solidement à la formulation de lignes de division claires et de camps, où chacun est tenu de choisir un côté.

Pour conclure, je voudrais mettre l’accent sur le fait que personne n’a besoin de se référer à un tel incident pour montrer le rôle de la police et de ses ressources humaines à sa disposition, et en aucun cas, personnellement, je ne pense pas que cet incident était au-delà de la logique, sans parler de légalité.

La présentation de cet incident vise à informer, et non protester ou dénoncer la forme que prendra à court terme le conflit entre ceux qui se battent pour le renversement et la révolution et ceux qui défendront becs et ongles leurs intérêts et privilèges dans le régime actuel.

Personnellement, je n’ai pas d’autre réponse à donner aux brimades et menaces des bataillons de sécurité en uniformes et de leurs supérieurs qu’à continuer plus dynamiquement et sans me laisser intimider à travailler pour la défaite radicale et absolue des maîtres de ce monde.

PAS UN PAS EN ARRIÈRE 

Giannis Dimitrakis le 3 août 2012.

Source : Contrainfo.

Notes

[1] Bataillons de sécurité des collaborationnistes durant la Seconde Guerre Mondiale.

[2] Deux montagnes dans le nord de la Grèce où l’Armée Démocratique de Grèce (Dimokratikos Stratos Ellados, DSE) a souffert d’importantes pertes dans les batailles en 1949 ; le reste des forces de l’Armée Démocratique a du par la suite s’enfuir en Albanie alors que la Guerre Civile grecque était finie en termes militaires.

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Notes sur la bureaucratie « informelle »

[Dernière édition le 10 Septembre 2012]

« C’est surtout dans l’administration de la chose publique qu’elle exerce son influence, son autorité et ses ravages, et nuit aux intérêts de la collectivité. Inutile en soit, il faut qu’objectivement elle cherche à légitimer son existence. De là, sa lenteur et ses caprices. Puissante dans son organisation, elle est la source d’une gradation de pouvoirs, d’une hiérarchie imbécile et incorrecte, devant laquelle sont obligés de se courber tous ceux qui sont en bas de l’échelle sociale. »

Article « Bureaucratie » de l’Encyclopédie Anarchiste

« La bureaucratie est-elle l’apanage d’un système capitaliste ou même étatique ? Il semblerait en réalité que ce phénomène transcende les différentes catégories organisationnelles (de l’Etat aux partis, des entreprises aux associations et aux syndicats) et puisse désigner, dans chacune d’elles, un ensemble d’individus en lien avec les mécanismes de décision et d’administration, et témoignant par leur comportement, comme le pense Alfred Sauvy, d’une confusion entre délégation et exercice du pouvoir. »

Karim Landais

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La plupart des anti-autoritaires ou des anarchistes se sont habitués à penser que la bureaucratie était une maladie propre au corps des organisations formelles et permanentes, voir même uniquement à celles qui revendiquent un fonctionnement ouvertement hiérarchisé, voir pyramidal.

Aussi, les termes de « bureaucratie informelle » forment une expression qu’on aurait préféré ne pas avoir à employer et qui peut sonner comme un oxymore. Mais au delà des termes, porter la critique impose aussi souvent des analyses et des constats difficiles.

La bureaucratie n’est pas une chose aisée à définir. On pourrait dire que c’est avant tout l’art de la gestion et de l’administration le plus souvent exercées dans l’opacité, et parfois sans pouvoir apparent. C’est un peu l’antithèse de l’auto-organisation ou de l’autogestion. Après tout, la bureaucratie n’est jamais que la forme structurelle et le mode de fonctionnement même de l’Etat. Dans sa version formelle, légale, plus connue, elle peut être décrite comme un pouvoir fondé sur la compétence, un fonctionnement s’appuyant sur une réglementation impersonnelle, une exécution des tâches divisées en fonctions spécialisées et une carrière réglée par des critères objectifs (ancienneté, qualification).

Beaucoup de gens, pas nécessairement anarchistes, ont appris à se méfier des organisations permanentes (même et surtout anarchistes ou assimilées) et de leur tendance systématique à produire des intérêts qui leurs sont propres (le recrutement, le militantisme débilitant, les logiques d’appareil et leurs limites, la prétention à l’hégémonie, le rejet de la confrontation avec l’Etat et la contradiction entre volonté révolutionnaire affichée et opposition ou indifférence aux révoltes existantes, etc…), et aussi par conséquent à rentrer en concurrence avec toutes sortes de révoltes et d’initiatives de luttes autonomes, à les récupérer et évidemment à les pacifier. Une tendance inéluctable aussi à développer une bureaucratie politique ou syndicale, qui prend parfois une forme particulièrement pernicieuse et d’autant plus difficile à cerner qu’elle ne dit pas son nom ou se revendique même de l’auto-gestion ou de l’auto-organisation, mais se garde bien d’offrir quelque principe de précaution pour garantir cette « profession de foi ».

Plus précisément, elle donne généralement sa propre critique de la bureaucratie en offrant une définition très limitée de celle-ci, lui permettant ainsi de développer la sienne. La définition trotskyste de la bureaucratie n’est rien d’autre que l’expression idéologique de sa bureaucratie. Il en va de même pour la définition anarcho-syndicaliste, plateformiste ou démocrate radicale, etc. Nouvelle époque, nouvelle forme d’autoritarisme, cette bureaucratie a su s’adapter à la nouvelle donne d’une contestation qui s’est habituée à se maintenir à une distance raisonnable de la forme-parti ou même des organisations permanentes.

Ce brouillage des cartes nous oblige à redéfinir sans cesse le phénomène bureaucratique.

Mais qu’est-ce qu’un bureaucrate ?

Le bureaucrate est, par définition, un permanent indispensable, ou un indispensable permanent. A lui seul, il est à sa manière une forme de « subjectivité » (individuelle ou collective) en celà que chaque bureaucrate est en soi (de par ses pratiques et ses comportements) une forme de bureaucratie larvée.

Il est, de par son simple comportement, l’incarnation vivante de la médiation.

Dans le cadre d’une lutte sociale, le bureaucrate est en général facilement identifiable par le fait qu’il cumule les fonctions ou les tâches à « responsabilité », qu’il monopolise la parole et recadre et dirige les débats même lorsqu’aucun « ordre du jour » n’a été préalablement ou clairement fixé (« non mais là c’est pas  le sujet » -et quel est le sujet ?-, ou « d’accord, mais, ça on en parle à la fin »… C’est à dire quand tout le monde sera parti), s’énerve parfois facilement (notamment lorsqu’il est contredit), aime être suivit, possède souvent de bons talents d’orateur (le bureaucrate tribun en a fait sa spécialité), et apprécie énormément toutes les joies de la médiation et de la négociation avec diverses formes d’autorité légale ou institutionnelle. Il présente souvent cette pratique comme un mal nécessaire, comme une possibilité exceptionnelle (« non mais tu vois, l’administration de la fac/les chefs de rayon/les délégués, on les connait, il y a moyen de parler avec eux, c’est pas comme ailleurs »), comme n’étant pas « la fin de toutes choses » mais « un moyen de faire pression pour obtenir des trucs », une basse besogne que seul les braves gens comme lui ont le courage de faire.

Le fait aussi, par exemple, de se réunir en aparté pour préparer à l’avance et à huis clos la scène qui va se jouer dans telle assemblée, telle réunion, telle manif, et ce afin d’enfermer le cours des évènements dans ses perspectives étroites (« l’important, c’est pas de parler de tout les problèmes du monde mais déjà d’obtenir l’abrogation de la loi bidule-truc… »). Le fait de systématiquement enfermer une lutte dans des revendications catégorielles ou une situation particulière.

Bien sur, bien d’autres caractéristiques, sans doutes plus fondamentales, pourraient lui être attribuées. Le fait de recouvrir la parole d’autres individus. Une tendance à tout intellectualiser pour éviter certains problèmes ou certaines questions. Pour ce faire de toujours parler des autres avec un langage académique ou de spécialiste complètement hermétique à la majorité et en ne parlant jamais d’une position située (c’est à dire de soi et de sa situation, ses besoins, ses désirs, etc), ou au contraire (selon les interlocuteurs) en s’adressant à certaines personnes comme à des « débiles » ou à des enfants. Cela permet aussi de maintenir dans le langage la séparation entre les gestionnaires et les géré-e-s en se satisfaisant de cette situation (en ne faisant rien pour la changer, sinon quelques pétitions de principe. Un petit panneau indiquant par exemple « répartition de la parole », « partage des tâches » fera par exemple l’affaire).

Une autre pratique assez courante consiste aussi à s’approprier les initiatives proposées par d’autres (du type « moi ce que je propose c’est … » en répétant ce que quelqu’un d’autre avait dit avant). Le fait, tout simplement, de tout faire pour avoir une pratique excluante, inter-personnelle et non-collective des processus de décisions (lorsque des décisions sont prises) ou d’initiatives qui impliquent plus que le groupe (ou l’individu) qui les prends.

On l’aura comprit, qu’il s’ignore ou s’assume, seul ou en groupe, le bureaucrate est un autoritaire.

Le bureaucrate est d’ailleurs plus un phénomène qu’un sujet. Il ne se définie pas uniquement par son appartenance de classe ou son « capital culturel » ou militant (bien que ceci explique souvent celà), mais bien par ses pratiques. Même si elle est souvent le fait de militant-e-s traditionnels, ou d’hommes sur une majorité de femmes ou se caractérise par une « non-mixité blanche » par exemple, on aurait tord d’y voir un phénomène qui se limiterait aux organisations permanentes et formelles, ou comme n’étant que le produit de déterminismes sociaux pré-existants. Et d’abord parce que la bureaucratie s’étend et possède un pouvoir de détermination parfaitement autonome à partir du moment où elle a trouvé quelque chose à fagociter : un espace, une lutte, un mouvement, un collectif, etc.

De plus, elle se renforce aussi à mesure que les principaux chefaillons ou bureaucrates se trouvent des subalternes et font démonstration de leur mansuétude en intégrant publiquement certaines critiques (celles qui ne remettent pas en cause leur mode de fonctionnement).

L’expérience démontre aussi que le bureaucrate (en particulier lorsqu’il se trouve des pauvres à gérer ou une cause perdue à défendre) évolue aussi à merveille dans un cadre dépourvu de principes ou d’organisation (même informelle), ou vraiment rudimentaire (comme n’importe quelle réunion ou assemblée sans fonctionnement précis par exemple) ou simplement de toute éthique et de tout fonctionnement définit à priori. Ce qui ne signifie justement pas que l’informalité anarchiste doive ou même puisse se passer de tout principe ou de tout fonctionnement décidé et déterminé collectivement. Au contraire. Et ces constats le prouvent. Ce qui lui confère un avantage sur l’organisation formelle reste la fluidité organisationnelle et la possibilité d’une remise en cause  et d’une critique permanente.

Tout au contraire, le bureaucrate affectionne les stratégies d’évitement lorsque ses pratiques sont questionnées, voir plus simplement l’hostilité, mais plus souvent tout ce qui touche au pathos : « non mais tu comprends, en ce moment je vais pas bien, c’est pour ça », « ma vie est très difficile ». Cette technique éprouvée permet de réduire les problèmes de fonds à des conflictualités inter-individuelles (et donc perçues comme sans enjeu, et sans importance) : « Tu t’en prends à moi personnellement !; « Tu en as après moi »; « tu es jaloux/se »; « tu es aigri-e »; « tu es un égoïste ! », « Et toi, tu ne vas pas bien en ce moment ? »… etc.

Par dessus tout, la bureaucratie tient l’un de ses arguments fétiches dans la dictature de l’urgence.

http://www.livingscoop.com/ls_content/images/Eschers_Relativity.jpgTout doit aller très vite, il faut rappeler que « là, on a pas le temps! », ou « qu’il faut passer à autre chose! », « qu’on ne va pas en parler toute la nuit », « qu’il y a des situations qui exigent qu’on prenne des initiatives rapidement » (sous entendu, sans consulter personne) et utiliser ce climat pour endiguer préventivement toute critique en accélérant la cadence de manière à ce que seul un groupe réduit de personnes puissent suivre ou soient en mesure d’intervenir pour donner leur avis ou émettre une critique. Cette technique est aussi imparable pour justifier des décisions prises à la hâte et dans lesquels la majorité des individus impliqués ne se retrouvent pas : « Non mais là on avait pas le temps, il fallait réagir tout de suite » ou « c’était ça ou  rien ».

Aussi, la bureaucratie va consister à entretenir un monopole quasi-systématique des initiatives (d’actions, de rendez-vous, de commissions ou de réunions en petit comité composé des mêmes personnes…) et faire en sorte que ces initiatives soient elles aussi excluantes, c’est à dire qu’un minimum de personnes (toujours les mêmes) puissent y participer pleinement. Plus simplement, la plupart du temps, les autres individus vont être assignés à des tâches plus rebutantes, plus ingrates, moins prestigieuses ou moins glorieuses. Ainsi, la bureaucratie est avant tout une forme de division du travail (ici « militant » ou « activiste » … avec ou sans guillemets). En éloignant le plus de monde possible dans une infinité de tâches et de petits devoirs (du quotidien, ou dans une lutte) qu’on se débrouille pour faire consentir, tel un prof illusionniste, le bureaucrate distrait son monde.

Aussi, cette division du travail a pour effet de ne jamais s’opposer frontalement à aucun type d’initiative, mais simplement à les repousser vers un avenir improbable (« c’est pas une mauvaise idée, mais pour l’instant il y a plus urgent »), ou à les récupérer en les dénaturant.

En substance, à défaut de pouvoir s’accrocher à des règles strictes, le bureaucrate informel accumule dans une lutte ou un espace temps donné et de manière exclusive : la responsabilité, l’initiative, le prestige, une forte influence sur toutes les décisions, le monopole de la parole et du discours (tracts, affiches, etc…), le temps, et l’image à l’exclusion d’autres personnes qui y sont consciemment mêlées d’une manière ou d’une autre.

Une pratique rodée consiste aussi à minimiser et relativiser systématiquement les problèmes engendrés par ce type de fonctionnement (qui est nié pour ce qu’il est) en acculant dos au mur quiconque se permet de le remettre en cause : « non mais c’est pas grave, on fera mieux la prochaine fois » ou « OK, d’accord et tu proposes quoi à la place ? » ou encore « Et ben t’as qu’à le faire puisque tu critiques ». Le comportement du bureaucrate n’est pas juste idéologique, il est fonctionnel et répond à une logique qui lui est propre. C’est pourquoi il tentera la plupart du temps à la fois de nier en bloc et d’inclure dans son fonctionnement les individus qui le critiquent (par la proposition d’avantages quelconques, ou par la technique de la « main tendue », du style « t’as qu’à faire l’action avec nous » ou « venir discuter avec nous après). Notons bien que ces « mains tendues » n’ont pas pour but d’inclure ceux à qui elles sont tendues dans le processus décisionnel mais uniquement à préserver la structure bureaucratique intacte, et que celui ci se fait toujours à l’exclusion d’autres individus, voir dans la plupart des cas de la majorité qui subit ou « reçoit » les décisions.

A travers toutes ces pratiques et bien d’autres, les bureaucrates (aussi appelés buross’, pour les intimes – exemple : « Ah ah, on est trop des buross’ ! ») développent une influence suffisante pour justifier tout type de comportements et de pratiques d’autant plus « légitimées » par le fait que les bureaucrates bénéficient en général d’une « auréole militante » pour leur « participation à la lutte », même lorsque celle-ci est complètement virtuelle ou spectaculaire.

La petite mise en scène auto-référentielle du bureaucrate comme « méta-militant » ou super-activiste des luttes et de la vie quotidienne toute entière faisant généralement son effet.

http://www.lesreflets-cinema.com/images/film/vignettes/la%20mort%20dun%20bureaucrate498abcf1cc8d5.jpgCette bureaucratie repose aussi de manière fondamentale sur une rétention de l’information, et de manière corrélative de décisions prises en amont des décisions collectives (si tant est qu’une décision puisse être considérée comme « collective » dans ces conditions). Le simple fait de prendre des initiatives qui impliquent tout le monde, tout en ne faisant pas circuler toutes les informations en mettant celà sur le compte de l’oubli ou de l’erreur technique. « Non mais attend, t’es parano ou quoi ? J’y  peux rien si t’as pas reçu le message » ou de la nécessité permanente « non mais fallait qu’on soit discret ». Bien sur, il ne s’agit pas de critiquer la nécessité de la discrétion et de la culture de la sécurité (si nécessaire, si méconnue, si ridiculement exagérée et si inutilement singée) ou simplement la volonté de ne pas se mettre en avant en général (ce qui est parfaitement compréhensible et n’a rien à voir), mais bien de la pose conspiratrice qui consiste à  jouer au jeu du secret en permanence pour absolument tout et rien en prenant les autres à témoin avec des airs d’affranchis.

En ces circonstances, l’immunité du bureaucrate vis à vis de la critique n’a généralement d’égal que son carriérisme et son arrivisme.

Mais la difficulté à définir la bureaucratie repose à la fois sur l’opacité de ses pratiques, sa tendance à nier l’évidence (« Comment ça il y a un éléphant au milieux de la pièce ? Mais non j’ai rien vu ») et le fait que l’erreur est humaine. C’est à dire qu’une de ces pratiques ne caractérise pas nécessairement un comportement de bureaucrate mais peut être simplement un manque de remise en question ou une carence de définition des principes d’auto-organisation par un groupe ou un collectif au préalable.

En réalité, c’est bien la répétitivité de ces pratiques par un individu ou un groupe qui fait système. Lorsqu’ils sont réunis et défendus systématiquement, il n’y a pas de doute (et peu importe l’idéologie dont ils se revendiquent) : vous avez à faire à des bureaucrates…

Apprendre à les repérer, c’est apprendre à les combattre.

Ne nous laissons pas gérer, ne nous laissons pas balader…

Pour l’autonomie des luttes et l’horizontalité,

pour l’action directe et contre toutes les médiations :

Dégageons tous les bureaucrates et autres apprentis-politiciens !

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« Fin de crises », Alfredo M. Bonanno

Le capitalisme actuel a changé l’ensemble de la réalité économique. Le vieux monde régi par les lois et les règles rigides où les entreprises individuelles étaient en mesure de faire des projets à long terme s’est transformé en un capitalisme qui est tout à fait dépourvu de règles ou de lois prédéterminées, où pour survivre les entreprises doivent développer la flexibilité et l’adaptabilité à un degré maximum. Les structures révolutionnaires, même anarchistes, ont également été affectées et façonnées par la dure réalité économique. Désormais, à un moment où de profonds changements technologiques ont mis la production dans un état proche du «chaos», nous nous demandons si ces vieilles théories révolutionnaires sont toujours valables. Je ne pense pas que nous puissions dire qu’elles le sont.

Un regard porté sur quelques-unes des vieilles certitudes :


Une chose qui peut être comprise à partir des quelques analyses très élaborées en circulation, est le rôle différent qui est attribué à la notion de «crise économique» dans le sens le plus large du terme.

Même dans les dernières années il y a eu encore beaucoup de discussions dans les milieux marxistes à propos d’un «développement objectif de la crise», et les diverses stratégies et organisations elles-mêmes se sont fondées sur cette conviction. Non seulement ils ont prédit le moment de vérité révolutionnaire avec l’ennemi de classe, mais ils sont même allés jusque dans les détails qui relient la fonction stratégique du parti révolutionnaire et le choix «gagnant» de la lutte armée généralisée au cours du développement prétendument objectif de la «crise».

Nous savons que les choses ne fonctionnent pas ainsi. Mais les événements qui ont conduit à ce qui précède l’actuelle défaillance ne mérite pas sérieusement débat. Tout celà pourrait se résumer à un volte-face en perspective à la suite de quelques banals problèmes de comptabilité. Les choses n’ont pas fonctionné comme prévu (mais partant d’une telle prémisse, comment aurait il peu en être autrement ?), de sorte qu’ils en sont venus à la conclusion que le mécanisme objectif n’avait pas «fonctionné», comme si il avait dû. D’autres même, se sont convertis à la collaboration de classe [et au travaillisme], révélant ainsi que les limites mentales d’aujourd’hui sont identiques à celles du passé. Il se trouve juste que les premières ont été cachées par un écran de fumée, de nouveaux slogans et quelques idées préconçues.

La complexité de la question de la «crise»

Il est un fait de notoriété publique que les marxistes ont également fait usage de ce concept de crise sous forme de consolation. À certains moments, lorsque le conflit était à son plus bas niveau et que les cœurs étaient tièdes, le train-train déterministe est resté en gare. La crise a travaillé à la place des révolutionnaires, érodant le cœur de la structure économique et sociale, et préparant le terrain pour les contradictions futures. De cette façon, le militant qui a tout sacrifié à l’espoir révolutionnaire ne voit pas le sol se dérober sous ses pieds et continue dans sa lutte, pensant avoir un allié caché dans la nature même des choses.

Puis, lorsque les contradictions grandissent et que le niveau de la lutte des classes atteint devient conséquent, le déterminisme s’arrête, ou plutôt, étant de peu d’utilité, il est retiré du devant de la scène. Il est remplacé par un volontarisme opportuniste qui est capable d’enfourcher les initiatives du mouvement (ou espère l’être), les flambées soudaines de destruction et ses organisations spontanées et créatives.

Mais en dehors de l’entreprise de boutiquier avec laquelle les partisans du pouvoir s’agitent encore, le problème demeure dans toute sa cohérence.

En réalité, le cours du processus économique et social n’est pas homogène ni dans les minuties de situations spécifiques ni dans l’ensemble des grandes polarités internationales. Il y a des périodes de crise économique, aux niveaux constants de la production, un meilleur équilibre international (à la fois politique et économique) alternant avec des époques travaillées de contradictions, où l’ensemble du système semble avoir atteint un point critique.

Les économistes ont souvent parlé de «cycles», mais ils ne sont jamais d’accord sur la façon dont ceux-ci devraient être identifiés ou définis. On pourrait dire que la discussion des cycles est l’un des aspects les plus étonnants de cette pseudo-science ridicule.

Les capitalistes arriveront-ils un jour à mettre de l’ordre, soit dans la configuration économique dans son ensemble, soit dans des structures individuelles qui la composent?

La réponse est évidemment non…

Une double (et même) erreur

Tout cela ne signifie pas que les crises existent nécessairement, et qu’il suffirait d’attendre les événements pour nous emmener à l’instant révolutionnaire de leur propre gré.

Au contraire. Une telle théorie «révolutionnaire» va de pair avec la théorie capitaliste de «planning» (Long Range Planning, une théorie du management enseignée en école du commerce).

L’erreur fut la même dans les deux cas. On a pensé que la formation économique (et sociale) était un ensemble composite maintenue par un ensemble de lois intrinsèques, bien ordonnés dans une science exacte (l’économie) et de son de anti-chambre (la sociologie) qu’il fallait étudier et mettre en lumière, ce qui permettrait aux révolutionnaires d’une part, et aux capitalistes d’autre part d’en tirer les conclusions certaines pour que chacun puisse exposer ses stratégies à long terme.

Il est maintenant entendu que les crises n’existent pas, pas parce que le monde est en ordre parfait, mais parce qu’au contraire, il est dans un désordre complet. Le monde est constamment à la merci de turbulences qui peuvent augmenter ou diminuer, mais ne peuvent pas être considérée comme une «crise» en ce sens qu’elles ne correspondent en rien à des anomalies de la situation, mais simplement à la réalité de la configuration économique et sociale. Pour les capitalistes, le Long Range Planning est devenu obsolète au début des années quatre-vingt-dix. On pourrait dire que le concept parallèle de «crise» existe toujours pour certains révolutionnaires. L’anachronisme, comme on peut le voir, est considérable.

Il me semble qu’il serait utile d’examiner les changements de conditions de l’économie, du moins au niveau macro-économique, de manière à essayer de comprendre les profonds changements qui s’opèrent dans les analyses révolutionnaires qui ont vu les « crises » comme un concept limité, qui a rendu possible une meilleure utilisation des instruments de rupture.

Il ne fait aussi aucun doute que l’analyse anarchiste s’est également basée sur une compréhension lente, sur des apports imméritées et des cadeaux involontaires. Pendant longtemps on a pensé que les analyses économiques fournies par l’église marxiste pourrait être utilisées en éliminant tout simplement quelques-uns de ses prémisses, et sa conclusion. Cela a déjà causé suffisamment de problèmes. Il serait bon de chercher une autre solution.

Je ne crois pas qu’il soit possible d’utiliser les idées marxistes, en aucune façon – sauf peut être pour les purger leurs déterminismes dialectiques qui finissent systématiquement par les transformer en banalités indigestes.

Vers une cohabitation troublée

La nécessité de se conformer aux prévisions de la productivité fondée (ou présumé comme tel) sur un ordre et des lois économiques a rendu la situation des grandes entreprises capitalistes (qui constituent l’élément principal de ce que nous appelons le «capital») très risquée.

De cette manière, toute variation par rapport aux prévisions a été considérée comme fausse et causée par des situations inattendues, et par conséquent la durabilité, la nature constante des événements qui ont été perçus comme « exceptionnels » leurs a échappés. Les changements dans les niveaux de la demande, la concurrence oligopolistique, la défense des marchés par les entreprises, les niveaux de prix, les changements, les coûts, les normes professionnelles, le conditionnement de l’environnement: toutes ces choses ne peuvent plus être considérés comme «des éléments de perturbation» qui contredisent les « certitudes » de la seule théorie autorisée à interpréter la réalité.

Donc, le capital s’est retrouvé face à des surprises à un niveau stratégique. Il a été confronté à des changements continuels de ses prévisions, ce qui rend de plus en plus difficile l’adaptation à la réalité économique.

Ainsi, le soupçon que tout les comportements économiques dans leur ensemble étaient «irrationnels» a commencé à se répandre.

L’intervention de l’État, en particulier à la fin de la soixante-dix, était sans aucun doute l’un des aspects qui pouvaient contribuer à un équilibre possible, mais qui à lui seul n’était pas suffisant. Aussi parce que l’intervention de l’État, visant à réduire les aspects négatifs de la «concurrence capitaliste», s’est avéré trop porté à se concentrer sur la nécessité institutionnelle du contrôle social. Fondamentalement, l’État est une entreprise économique qui tend à réduire l’ensemble économique (et social) à la réalité de la production d’un produit unique : la paix sociale.

Le Capital, se voyant reflété dans le miroir déformant des pays d’Europe de l’est, est bien conscient que la restructuration qu’a permit le capitalisme d’Etat est un mal pire encore. Cette option assure la consolidation du pouvoir, mais elle déforme par trop les aspects classiques du capitalisme, en les domestiquant dans les limites restreintes de la nécessité institutionnelle du contrôle.

Puis fondamentalement, à ce propos, toute la phase de mise en place de «l’État» comme une variable d’ajustement, qui, en termes strictement économiques a pris fin dans les années quatre-vingt, a également permit elle-même de soutenir (au moins en ce qui concerne les pays capitalistes avancés) la plus grande innovation technologique dans l’histoire: l’électronique. Ce n’est en fait rien de moins que l’élément indispensable pour vivre avec le monstre. Sa solution résident dans la réalisation du maximum de flexibilité dans les plus brefs délais.

L’effort théorique

Les économistes ont travaillé dur. Face aux risque de se retrouver en vase clos au sein du schéma de «crise», ils se ont retroussé les manches. D’abord ils ont critiqué la théorie néoclassique de l’entreprise commerciale, puis la gestion. Ils ont essayé de pousser cette théorie plus loin vers la recherche de «l’uniformité», afin de mettre fin aux incertitudes causées par la grande multiplicité des phénomènes.

Ensuite, une critique de la «crise», considérée comme l’acceptation passive d’une situation anormale qui pourrait être surmonté, a été mis en avant. L’ensemble des années soixante-dix a été caractérisé par la recherche économique visant à critiquer, dans le sens «négatif» du terme, le manque de fiabilité des prévisions basées sur les théories économiques du passé (à la fois néoclassique et de gestion, celà ne fait aucune différence).

Enfin, au début des années quatre-vingt, «l’instabilité» et la relative complexité des phénomènes en vint à être reconnu comme intrinsèque à la configuration économique, et l’idée de la présence de forces contradictoires qui pourraient être mises au pas a été liquidée pour de bon.

Les économistes parlent maintenant de «non-adaptabilité». Seule une situation à court ou à très court terme en particulier devient compréhensible à l’entreprise si la réalité économique est vu comme un tout, sans aucun centre ou aucune capacité innée à instiller de l’ordre, mais comme un certain nombre de forces qui agissent sur la base des décisions qui ne peuvent pas toujours être appelées «rationnelles».

La réponse à laquelle la théorie économique en est venue pour résoudre ce problème est on ne peut plus claire. L’entreprise capitaliste ne peut faire face à une telle situation que si elle développe la flexibilité à un degré maximum. Ce n’est pas une question de «nouvelle» situation, mais de «nouvelle» façon de voir les choses. L’entreprise doit faire preuve de souplesse dans la prise de décision, dans l’organisation de la production, et dans sa capacité à s’adapter aux changements actuels dans son ensemble.

Ainsi, les entreprises se sont décentralisées, la production n’est plus conçue comme un processus rigide, et l’anomalie est devenue la règle. Le chaos est replacé dans le canon rassurant des «lois économiques».

En réalité, le chaos est resté tel quel. Ce qui a été changé, ce sont les façons de voir les choses. Le capitaliste a appris à enfourcher le monstre. Il a toujours nourri peu de scrupules et un certain courage de corsaire. Aujourd’hui plus que jamais. Aucun prêtre de l’économie ne lui chantera plus de berceuses pour le consoler. S’il veut survivre, il doit le faire dans le court terme. Le pillage et la violence sont de plus en plus utilisés à moyen et court terme. Les grand projets de planification économique, qui étaient relayées avec flatteries dans le champ social, ont été mises de côté pour de bon.

La théorie économique passée a atteint un point critique. Le modèle néoclassique qui théorisait les calculs de rationalité économique qui se confrontaient et trouvaient un équilibre naturel dans le marché a été jeté à la poubelle. La même chose vaut pour la théorie managériale qui a été fondée exclusivement sur la stabilité de l’entreprise et sa capacité de planification.

Ces vestiges du passé ont été écartées au profit de la notion de procédure par la théorie du tâtonnement (« essais et erreurs »), qui a maintenant été complètement reprise par la cybernétique. Bien sûr, ces tentatives ne sont possibles que si l’entreprise est devenue très flexible et est capable d’exercer un contrôle suffisant.

La nouvelle situation présente clairement le problème de la façon dont l’entreprise doit agir face à son incapacité à contrôler les variables externes et même un certain nombre de facteurs internes. Les composants « politiques » de l’entreprise, la technostructure telle que définie par les économistes américains de «gauche» des années soixante-dix, sont devenus des éléments incertains. Au niveau de l’analyse macro-économique, l’Etat en particulier et son influence sur l’économie perdent la détermination qu’ils exerçaient dans l’hypothèse précédente. Au niveau de la micro-analyse, les entreprises individuelles perdent leur capacité stratégique à la planification.

La nouvelle réalité est donc caractérisée par l’introduction de l’instabilité externe dans l’entreprise elle-même, une fin des relations stables entre les entreprises, les changements dans l’État des fonctions de réglementation (l’accent est mis davantage sur le maintien du consensus), et la fin des procédures fixes à l’intérieur de l’entreprise, où le concept traditionnel d’accumulation capitaliste et d’une croissance quantitative de la production tend à disparaître.

Les nouvelles méthodes sont essentiellement basées sur le principe d’accélération de la prise de décision et les nombreuses possibilités de substitution des facteurs de production. De cette façon, l’aspect managérial de l’entreprise évolue considérablement. La science de la prise de décision économique est entrain de disparaître à jamais et est remplacé par une pratique (ou si l’on préfère, un art) de données empiriques, de décisions éclectiques, habilement et impudemment soumise au profit immédiat.

Les économistes ont élaboré la théorie de la contingence, une théorie des circonstances qui lient l’entreprise à une situation externe particulière. Celle ci ne peut pas être soumise à des calculs économiques fondés sur des lois, mais seulement sur des observations dans le très court terme fondées sur des considérations empiriques, le fruit des expériences récentes qui sont également exempts de théories fondées sur la prévision à long terme.

Les rêves néo-capitalistes se sont effondrés pour toujours, et avec eux l’actuelle configuration de la grande entreprise a vu le jour. Il devient clair que l’analyse fondée sur une conception rigide de l’organisation empêche de voir la réalité économique telle qu’elle est, résultant en une insuffisance des capacités productives.

Afin de comprendre les changements qui se produisent, il est nécessaire de tourner notre attention sur quelques points essentiels concernant les vieilles analyses économiques. Par exemple, le cycle de production du produit fini, la courbe de réduction des coûts liés aux processus qui y conduisent, la concentration (à la fois des entreprises individuelles et des groupes sectoriels oligopolistiques), la taille de l’entreprise, l’idée que la petite entreprise représente la base arrière de l’économie, la fonction de l’investissement public, l’existence de noyaux de pointe des investisseurs au niveau technologique capables d’influencer l’économie de toute une région: ce sont quelques-uns des points classiques de la vision traditionnelle. Ils sont tous en voie de disparition. La conclusion est donc qu’il n’est pas possible d’élaborer une théorie générale, mais seulement des approximations dans le but de limiter les dégâts de contrastes entre la réalité extérieure et l’entreprise.

La «nouvelle» entreprise s’élabore à partir de ce mélange unique.

Cette entreprise n’est plus centralisée et ne sert plus de point de référence à un pôle opposé à des fonctions externes et ses intérêts. La recherche, la fabrication, la distribution commerciale, la demande d’État (qui pousse à une croissance constante), la recherche de matières premières, la propagation de la propriété des biens, la croissance du pouvoir politique, etc, sont tous des éléments de la planification sur la base du positivisme « central » de l’entreprise.

L’entreprise ne prend plus une dimension d’expansion permanente, pas plus qu’elle ne se considère comme une seule unité compacte. Elle continue à se développer, mais d’une manière différente. Il est important de comprendre ce concept. La «nouvelle croissance» est basée exclusivement sur les relations que l’entreprise a avec le monde extérieur. Les accords et projets sont de plus en plus en phase avec un langage et des codes communs. Non seulement avec d’autres entreprises (limité par des frontières naturelles), mais avec l’environnement dans son ensemble, la technologie de pointe et la recherche scientifique. Ce nouveau système (avec le Japon en tête, loin devant les Etats-Unis) se transforme à partir d’un système fermé en un système-situation ou, comme il a parfois été appelé, un «système national». La situation du système fournit la technologie, le professionnalisme du travail, les services, et une capacité à surmonter et améliorer les infrastructures juridiques ainsi que le comportement matériel, social et idéologique. En un mot, il produit un environnement approprié.

Ce n’est pas l’environnement objectif que l’ancienne entreprise a tenté de soumettre en essayant de le réduire à son besoin d’ordre, mais un environnement ré-élaborée qui a été fabriqué en fonction de la nouvelle conception du développement de l’entreprise.

Ce concept devrait être gardé à l’esprit lorsque nous parlons de la «fin» de l’usine. Ce n’est pas tant une situation particulière qui a été «pulvérisée» que la situation dans son ensemble, dans toute sa complexité. En premier lieu, cela est devenu possible grâce à la présence de la technologie électronique qui a aboli la distance avec les confins de l’espace, et par conséquent aussi du temps. Travaillant désormais en temps réel, l’entreprise moderne ne nécessite plus les entrepôts et une disposition rigides de ses composantes. Elle ne nécessite plus des unités de production à mettre en place pendant de longues périodes de temps. Elle n’a même pas besoin d’investissements financiers massifs pour apporter des changements dans les lignes de production. Sa flexibilité est telle qu’elle est en croissance exponentielle, en particulier depuis que le problème clé de la main-d’oeuvre a été résolu et que le fantôme de la lutte sociale qui lui correspondait a disparu.

La multinationale que nous connaissions dans le passé a également changé. Le grand colosse auto-suffisant n’existe plus. Il n’est plus un centre capable d’imposer son développement sur l’Etat. La nouvelle multinationale est liée à l’environnement avec lequel elle inter-agit, en essayant de tourner des conditions extérieures à son propre profit. Elle ne domine plus les circuits technologiques ou le contrôle du marché. Pas une seule entreprise, peu importe sa taille, ne peut contrôler le développement de la technologie et décider de son application (ou non) aujourd’hui. La multinationale a tendance à devenir une entreprise collective supranationale. Elle se transforme en un énorme complexe d’entreprises complémentaires liées par les conditions de la technologie, de la production et des capacités individuelles à exploiter.

Révolutionnaires

Bien que cette description que nous avons faite ici n’est qu’une ébauche,  elle ne peut manquer d’intérêt pour les révolutionnaires. Si la «fin» des crises signifie que le capitalisme survit en s’adaptant à la réalité économique vu comme un chaos, nous ne pouvons pas parler de programmation, de prévisibilité et de lois économiques. Nous ne pouvons pas parler de «crises » pour désigner des situations qui se produiront en notre faveur.

Nous ne pouvons même pas penser la lutte de classe comme quelque chose avec des phases alternées. Bien sûr, le choc n’est pas «constant» au fil du temps, c’est à dire qu’en son sein il y a des moments d’intensité plus ou moins grande, mais il s’agit plutôt d’une question de changements qualitatifs et quantitatifs qui ne peuvent être retracés de façon déterministe à de simples causes économiques. Une vaste imbrication des relations sociales est à la base de la lutte des classes. Aucune analyse ne peut nous donner l’aune véritable pour mesurer les attentes ou la légitimation d’un comportement. Il est toujours temps d’attaquer, même si les conséquences peuvent évidemment varier considérablement.

En ce sens, nous devons réfléchir à la possibilité de l’organisation révolutionnaire qui correspond à la réalité de l’affrontement de classe telle qu’il est aujourd’hui.

La structuration organisationnelle passée -du Parti à la fédération de groupes, du syndicalisme aux conseils de travailleurs- ont plus ou moins correspondu à une idée de la réalité économique qui a vu l’entreprise capitaliste comme son centre, le lieu de la concentration du pouvoir et de la capacité à exploiter.

On a pensé qu’une structure tout aussi monolithique (le syndicat, le parti, ou la fédération) était la façon logique de s’y opposer. Même dans le passé, quand on ne jurait que par les lois économiques éternelles, la réalité productive était en fait chaotique et on a été systématiquement pénalisé lorsque l’approche se faisait dans le mauvais sens. Peut-être que les concepts même de «cycles économiques» et des « crises »doivent être considérés sous cet angle.

Donc, nous avons des changements dans la réalité de la production, mais surtout nous avons une manière différente de regarder cette réalité. Il est donc une fois de plus grand temps de développer une manière différente de regarder la réalité à partir d’une perspective révolutionnaire. Je dis une fois de plus, parce que, en particulier pour les anarchistes, une critique radicale n’est jamais un luxe, surtout quand nous nous opposons aux concepts monolithiques et quantitatifs de l’anarcho-syndicalisme et les ambitions de partis quasi-politiques des grandes fédérations anarchistes.

http://manhattaninfidel.com/__oneclick_uploads/2010/11/anarchists1.jpgUne structure organisationnelle différente est en grande partie encore à être pensée et réalisée, mais n’a certainement pas besoin d’être redécouverte. Toute tentative de ressusciter les cadavres des derniers processus organisationnels doit contenir des précisions quant à la façon dont ils ont face à une activité économique (et sociale) dans une réalité qui devient de plus facile à comprendre en termes d’indéterminisme, et certainement pas par des lois économiques rigides. Chaque fois que cette explication est tentée, à chaque fois que des propositions organisationnelles révolutionnaires commencent à se lier aux images du passé (les partis, les fédérations, les groupes, le syndicalisme, etc…), nous voyons comment la conception commune de la réalité économique est liée à l’hypothèse de l’existence de lois. Chaque fois que ces lois sont prises pour acquis, ou sont timidement cachées entre les lignes, la foi dans le principe des cycles économiques de crises vient à l’esprit. Et cette foi, comme tout les autres, se révèle être bien pratique dans les moments difficiles.

En soumettant les modèles économiques du passé à une critique radicale, nous mettons en doute les convictions du présent (d’ailleurs, vacillantes) concernant les structures organisationnelles des mouvements révolutionnaires en général et de l’organisation anarchiste en particulier.

Mais, comme nous le savons, les révolutionnaires ont tendance à être plus conservateurs que les Conservateurs.

Traduit par Le Cri Du Dodo


[Titre original: La « fine » della crisi, paru dans « Anarchismo », no. 57, 1987. Traduction en anglais par Jean Weir et publié sous le titre dans « Let’s destroy work, let’s destroy the economy » Elephant Editions, Londres.]

Publié dans Guerre Sociale, L'économie est malade ? Qu'elle crève ! | Commentaires fermés sur « Fin de crises », Alfredo M. Bonanno

« Pluie Battante » – récit du camp No Border 2012 de Cologne/Düsseldorf (Allemagne)

[Ce récit critique du camp No Border de Köln (Allemagne) qui s’est déroulé ce mois ci a été écrit par des anarchistes qui participent au projet contrainfo.espiv.net et nous est parvenu par mail. Parce qu’il confirme les craintes et « on-dits » qui se sont répandus à propos de cette initiative, nous le publions aussi pour contrebalancer l’appel que nous avions relayé sans plus nous méfier de ce que les No Border sont devenus ces dernières années. Tant les critiques que pointe ce texte s’appliquent aussi bien à certains écueils qui ont pu être rencontrés dans d’autres évènements de ce type, nous partageons son analyse et l’amertume de la récupération politique et institutionnelle qu’il dénonce.]

IMG/jpg/DSC_3935-1.jpgLes attentes étaient importantes pour le camp No Borders de cette année, qui s’est tenue du 13 au 22 Juillet à Cologne, concernant la volonté de mettre en actes un grand nombre de ce qui avait été revendiqué par les milieux révolutionnaires au sujet des luttes de sans-papiers pour leurs luttes. Mais le moment venu, cette volonté a été étouffée par l’institution elle-même. Dès le début, il est clair qu’une «hiérarchie invisible» s’est établi sur le camp, qui a tout fait pour détruire les principes autonomes et anarchistes que les No Borders ont nourri au fil des ans. Mais cela ne devrait peut-être pas nous étonner lorsqu’on sait que le camp a été co-financé par l’Union européenne à travers son fonds d’action sociale de la jeunesse en lien avec un syndicat social-démocrate. L’information, qui s’est cachée jusqu’au dernier moment dans les petites lignes autant que faire se peut, fut un avant-goût de la pluie battante qui est tombée sur le camp durant les 10 jours passés sous le chapiteau monté pour l’événement.
Dès le départ, on a pu observer une véritable volonté de réduire les participants à une expression dominante politique libérale au détriment de quelque chose de plus radical, basé sur le consensus, et la solidarité réciproque par le biais de groupes d’affinité et une auto-organisation spontanée. Cette notion de contrôle hiérarchique est devenu de plus en plus évidente au fur et à mesure que le temps passait, jusqu’à ce que la plupart des radicaux quittent le camp aussi tôt dès le début du deuxième jour, ou s’en remette simplement aux seuls groupes d’affinité, accompagné d’un haussement d’épaules désespéré face à cette hiérarchie qui se réjouissait d’avoir atteint ses objectifs individuels de carriérisme politique.

Cependant, la responsabilité de cette situation incombe principalement au comité d’organisation, qui n’a jamais exprimé clairement sa volonté de faire du camp un rassemblement social ouvert à tous et une base à partir de laquelle lancer des attaques contre la tyrannie de l’Etat concernant la situation des sans-papiers sur le continent européen. Plutôt que de fournir un bon point de départ pour savoir où le camp allait, ils ont sciemment tentés de diriger l’ensemble de l’évènement vers leurs objectifs politiques libéraux.

IMG/jpg/DSC_3964-1.jpgToute discussion raisonnable avec eux fut rendue parfaitement impossible, et c’est au contraire à une re-affirmation systématique de leurs position et même à la négation des autres initiatives existantes, que nous avons eu droit (à tel point qu’on ne le réalise que lorsque ça arrive sous vos yeux). Un des principaux sujets où cette attitude s’est exprimée fut la question du bar au sein du camp. Dès la première nuit ce bar a été installé à proximité de l’entrée sous le pont. Au début, il a été dit que le bar ne fonctionnerai qu’à certains moments, certains jours, mais au lieu de celà il a fonctionné tous les soirs à partir de 18h00 jusqu’à minuit passé. Bientôt, les divers sans-papiers (dont les requêtes avaient été publiées sur le site Web dans un effort pour s’assurer que le camp serait au moins idéologiquement orienté vers leurs besoins et leurs exigences avec le reste d’entre nous dans notre volonté de solidarité) ont commencé à exprimer leur désapprobation à propos du bar,  qui leur procurait un sentiment d’insécurité et de malaise. Ils ont exprimé le fait qu’être entouré de gens ivres diluerait les efforts du camp pour créer une solidarité mutuelle et pouvait conduire à des comportements racistes de la part d’individus dans cet environnement social. En effet, certains arguments ont éclaté à propos de l’effet de l’ivresse sur les esprits rationnels et le fait de se complaire dans des attitudes dominantes et des préjugés culturels et raciaux, et de ne plus remettre en question leur comportement vis à vis de ceux qui les entoure.

Toutefois, lorsque cette question a été soulevée lors de l’assemblée principale, ceux s’occupaient du bar se sont ouvertement moqué des revendications, en prenant les choses sur la défensive, sans jamais rechercher le compromis, et même en affirmant qu’ils étaient dans leur bon droit. Ils n’ont même pas fait semblant de faire preuve d’empathie, mais se sont contentés de dire qu’il était nécessaire que le bar continue à tourner pour le bien du camp, non seulement au détriment des sans-papiers et de ceux qui les soutenaient, mais aussi en foulant au pied l’autonomie de chacun à décider comment les choses devaient s’organiser. Le bar a continué la distribution de boissons jusqu’à la fin du camp, malgré les demandes du groupe de défense du camp pour le fermer, mais le boycott progressif a finalement conduit à son abandon. Un entêtement similaire s’est exprimée sur des questions aussi importantes pour les participants que le véganisme (malgré l’annonce selon laquelle l’évènement serai végétalien, les organisateurs n’ont pas tenu parole), l’anti-tsiganisme (des photos de Roms bourrés de clichés racistes ont été affichées lors d’un atelier) et l’autoritarisme (les organisateurs ont rarement recherché le consensus, mais plutôt les décisions verticales, en niant systématiquement la nécessité de groupes affinitaires).

Quelques tentatives ont été faites pour renverser la structure du pouvoir que le camp semblait avoir embrassé, principalement sous la forme d’une assemblée autonome qui a finalement conduit à des actions au consulat français de Düsseldorf, où 11 personnes ont été arrêtées pour violation de propriété et outrage. L’action a été coordonnée en solidarité avec la mort «accidentelle» de Noureddin à Calais près de deux semaines auparavant. Mais étant donné la division régnant sur le camp, seul un groupe restreint de personnes ont été autorisés à participer ou même à être tenus informés de ce qui se passait. Formé principalement par un groupe de personnes qui se sont réunis de manière excluante et aliénante vis à vis de ceux qui les entouraient et voulaient participer à leurs actions, en créant leur petite clique de jeunes rebelles tout juste prêt à défier autorités sous couvert de solidarité. Cela a conduit à une autre organisation verticale avec pour prétexte la méfiance et le manque de coopération, leur donnant une raison d’exclure d’autres personnes de l’occupation du consulat français. Une autre action pour occuper le siège du Parti des vert a eu plus de succès, avec près de 50 personnes d’être finalement repoussés par la la police avec les autres soutiens à l’extérieur. L’action a été réalisée en solidarité avec les quatre sans-papiers en grève de la faim pour les deux dernières semaines dans le centre de rétention de Düsseldorf. Leurs actions, ainsi que celles d’autres groupes contre l’État allemand, étaient destiné à mettre en évidence la situation de non-droit dans laquelle se trouvent les sans-papiers, qui ne sont pas autorisés à approcher à moins de 30 km le centre de détention, qui ressemble à une prison en pire, sans installations sanitaires de base et des horaires alimentaires militaires. Certains soutiens ont exprimé leur solidarité avec eux en dormant sur la véranda ouverte (du centre de rétention) et étaient constamment harcelés par la police pour les empêcher d’y rester plus d’une heure. Une attention particulière aurait pu être portée aux deux actions du vendredi afin de contribuer à la lutte des sans-papiers, mais même la grande manifestation du dernier jour vers l’aéroport eu peu d’effet dans la tentative de relier une approche des luttes des No Borders qui aurait pu faire de ce camp un succès.

Un goût amer est resté dans la bouche des camarades qui sont restés jusqu’à la fin, et sont souvent venus d’un peu partout pour prendre part à l’événement, avec l’impression que plupart d’entre eux voulaient juste que tout ça se termine le plutôt possible que d’insister encore sur toutes ces questions plus longtemps. Les organisateurs étaient également amèrs au point de tout tenter pour attaquer tout ceux qui ont essayé de prendre la parole contre leur autorité auto-proclamée. Alors que dans d’autres camps, comme en Bulgarie, ces perspectives limitantes avaient été surmontés ou du moins contestée, ici, en Allemagne, avec ses structures gauchistes établies, le flou entre l’auto-organisation anarchiste et le contrôle social exercé par les marxistes de Die Linke au sein du camps n’ont conduit qu’à aggraver l’atomisation des participants.

Un nouveau slogan auto-critique est né de ce camp qui résume la rage concernant les conditions sévères et cruelles de nombreux sans-papiers qui sont détenus au sein de la forteresse Européenne (certains ont d’ailleurs suggéré que Frontex était sans doutes sur la même liste de financement que le No Border de Köln…): « No Border, No Nation! Stop the vacation! » (« Ni Frontières, ni Nation : finis les vacances! ») Malgré l’évidente ironie, le mot reflétait une tentative concertée par le pouvoir existant de jeter sur le camp une ambiance de festival, coopté par un capitalisme pour petits blancs, avec concerts de musique  et animation hiérarchisée d’ateliers (« workshops ») au lieu de l’action directe et d’une organisation horizontale.

Un projet de Camp No Border près de Berlin est déjà prévu pour l’année prochaine avec l’idée d’en revenir aux racines anarchistes des premiers No Border. Mais si les choses ne sont pas pensées de manière radicalement différente, rompant avec le germano-centrisme du No Border de Cologne, il sera difficile de convaincre le reste du mouvement que leurs militants sont autre chose que des « hipsters autonomes » qui ne luttent pour rien d’autre que la médiocrité et l’intégration sociale au discours politique dominant.

– Ecrit par des camarades qui participent au réseau contrainfo, et ont pris part à ce No Border.

Source : ContraInfo

 Traduit de l’anglais par Le Cri Du Dodo

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Qu’est-ce que « Le Cri Du Dodo » ?

Depuis deux ans aujourd’hui, Le Cri Du Dodo est un projet de contre-information sur les luttes sociales et de production théorique et critique qui nourri l’ambition de lier la question pratique de l’autonomie des luttes à celle des théories anarchistes et anti-autoritaires dans une perspective offensive.
Ce projet part aussi d’un double constat :

Premièrement, que l’ensemble des organisations révolutionnaires existantes se montrent de plus en plus incapables d’inscrire une projectualité dans le quotidien et la réalité sociale, en rejetant la confrontation avec l’Etat, en circonscrivant l’action directe aux initiatives de leurs chapelles ou à l’action syndicale, en délaissant l’antagonisme social et ses manifestations autonomes pour lui préférer l’idée que la construction organisationnelle serait  préalable à toute action ou agitation révolutionnaire, « plus urgente » ou devrait « primer ». En plus bien sur, de tendre à développer systématiquement des intérêts organisationnels propres, des bureaucraties plus ou moins formelles qui y correspondent, du monolithisme et une tendance marquée à la négociation et donc la collaboration avec les institutions et les classes dominantes.

Deuxièmement, que contrairement à certaines prétentions gauchistes médusées et à la mythologie journalistique et policière, tout porte à croire qu’il n’existe plus en france de réel mouvement autonome (ou même de « mouvance ») mais plutôt un éclatement de milieux, de groupes et d’individus qui souvent se croisent sans se regarder et ne manifestent aucune cohérence d’idées, de projet ou même de pratiques. Et que c’est un secret de Polichinelle. A quoi bon se mentir ? Et sinon, comment s’expliquer que certaines pratiques de cogestion, de sous-syndicalisme, de réformisme radical et de bureaucratie informelle se développent sans problèmes tout en se prétendant « autonomes » ? Comment expliquer aussi le fait que l’Etat puisse condamner avec autant de sévérité (instructions « anti-terroristes »,  et autres enquêtes interminables) des faits qui relèvent habituellement du petit délit lorsqu’ils sont reprochés à de fantasmatiques « anarcho-autonomes » et autre « ultra-gauche » ? Comment l’expliquer sans voir qu’aucune force sociale autonome cohérente ne se manifeste autrement que par des actions sporadiques de contestation qui ne peuvent que difficilement ou rarement être reliées entre elles sinon par une analyse de critique sociale, ou artificiellement par une construction médiatique et policière dans le but de s’inventer un nouvel épouvantail.

En outre, au delà de la nécessité absolue de jeter de l’huile sur le feu en toutes circonstances, de porter la contradiction, de propager la contre-information et de prendre part à des conflits sociaux existants (au moins par la parole), ce projet porte une prétention. Celle de participer modestement à l’élaboration de cette cohérence d’idées et de pratiques, à l’horizontalité de la forme autant que du contenu, et à la tentative de pousser toujours plus loin vers leurs point de rupture les situations et les luttes existantes (plutôt que de se réfugier dans des solutions sectaires ou dans la division du travail théorique), dès lors qu’elles semblent porteuses de potentialités radicales. Et à défaut, d’encourager à les créer. En bref, de participer à l’édification de luttes autonomes aussi multiples qu’offensives, et déterminées à en finir avec le Capitalisme, l’Etat et toutes les hiérarchies, médiations, dominations, et oppressions. Nous pensons qu’à partir de là et de là seulement, peut naitre « l’unité » tant appelée par certains : dans la complicité de la révolte, des idées et des pratiques partagées qui font mouvement.

D’autre part, le site déménage à sa date d’anniversaire sur Noblogs.org pour abandonner définitivement Blogger (blogspot.com, propriété de Google) pour un hébergeur simplement plus proche de cette démarche, moins enclins à fermer un site sans raison, refusant de balancer les identifiants et les logs de ses membres à des entreprises ou aux flics, et surtout n’agissant pas dans un esprit marchand. L’ancien site servira d’archives tant qu’il n’est pas effacé.

Enfin, il faudrait rappeler que la presse papier (tendant à se délocaliser sur internet par solution de facilité ou de « replis ») dans cette optique manque terriblement,  comme outils de partage d’informations et de réflexions qui se passent de main à la main et impliquent un réel rapport social, et non seulement une interaction par écrans interposés. Et qu’une version papier du journal devrait enfin voir le jour d’ici la rentrée. Il faudrait aussi rappeler que si elle n’a pu voir le jour plutôt, c’est aussi précisément parce que ce type de projet font cruellement défaut aux révolutionnaires, et qu’en mener un à maturation est plus que difficile. Mais pas impossible, à condition de bonne volonté, de rencontres et d’associations, et d’un peu d’organisation.           Même avec des moyens rudimentaires.

A partir de là, et dès aujourd’hui, nous ouvrons donc le journal à des publications externes (et pourquoi pas à une participation à long terme) dès l’instant qu’elles s’inscrivent dans la démarche exposée plus haut et ne rentrent pas en contradiction avec celle-ci. En fonction évidemment aussi, des affinités.

A bientôt, ici ou ailleurs…

Vive la sociale !

Vive L’anarchie !

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